Retour vers le futur.

Cher Moi d’il y a deux ans, tu t’apprêtes à écrire les  » Chaises Musicales« . Tu m’as l’air pleine de questions mais…magie des mots et des écrits, les espaces temps se rentrent dedans.

Aujourd’hui je démissionne. On démissionne, toi et moi. L’Avant et l’Après se cognent un peu, j’en profite pour te souffler quelques réponses :

Le bureau que tu cherches est situé Ruelle Navette. Vue sur les poules depuis la porte fenêtre, des huiles essentielles qui parfument la pièce et cette bibliothèque faite maison en chêne massif que tu embarquerais bien… La chaise sur laquelle tu t’installeras sera confortable au point que tu y reviendras 7 autres fois. Dans ce bureau, la conseillère n’est plus. Tu viendras préparer tes deuils et semer tes cailloux.

Cher Moi d’il y a deux ans, je t’attends Rue Haute Seille, quand tu seras prête. Si c’est pas un clin d’œil de la Vie, ça encore…C’est drôle hein, cette rivière qui traverse les deux départements de l’histoire de ta vie. Au fond du jardin ou au travail, pour lier le tout. Comme elle, on a parfois débordé et comme elle, tu retourneras en Moselle. Chemin inverse cette fois : Tu l’as quitté pour un emploi, tu y reviens pour le cœur.

Trois lettres pour commencer.

S.E.P pour Sclérose-en-plaques.

Handicap invisible, comme presque toujours, chez une jeune femme, comme souvent. L’entretien a duré une heure trente. Il y a des rencontres qu’on ne veut pas louper, alors on prend le temps pour notre première fois.

Son nom est chantant, agréable à prononcer et à entendre. Il sonne comme une mélodie. Les mouvements qu’elle fait avec ses mains jouent la partition et lui cède une place de chef d’orchestre pour notre entretien.

On échange des titres de livres sur le sujet, on s’étonne de ne pas connaitre nos références mutuelles.

Quelque fois, elle ne sait plus. Si les questions ou les doutes qu’elle ressent viennent d’elle, de son moi intérieur, du Elle d’avant la maladie, ou si c’est la SEP qui parle, qui prend le dessus et qui s’exprime en prenant possession de son corps meurtri… Alors elle fait les réponses, après les questions, puisqu’elles sont deux maintenant. « Et puis ça change quoi au final ? De toute façon on cohabite ensemble. »

Le plan d’action a été rapide à construire. Elle verbalise facilement ses besoins, ses envies. A défaut de connaitre la destination, on se concentre sur la feuille de route et les étapes intermédiaires.

C’était le 2 Janvier. Démarrer l’année avec douceur et force. Passion et sagesse…

« Du rose sur mon CV ! »

Entretien avec le jeune D. 

Il vient de passer son BAFA et souhaite mettre à jour son CV. On passe la première demi-heure concentré sur notre objectif, sans s’éloigner du sujet. En haut à gauche, juste quelques lignes pour décliner son identité. Son nom, prénom et ses coordonnées. C’est rien 3 petites lignes mais c’est tellement tout à la fois.

Je devine ses questions, que je n’imaginais pas si directes et franches, mais qui amorcent le vrai sujet de notre rendez vous.

« Comment on dit à un employeur qu’on change de sexe ? – Est ce que je vais devoir changer de prénom ? – Je note quoi sur cette première ligne ? »

La parole se libère et me voilà dans la confession d’un projet de vie d’un gamin de 19 ans, alors même que ses parents l’ignorent. Il est dyspraxique, n’est pas certain de trouver un emploi dans l’immédiat sans permis mais a décidé qu’il était « préférable de vivre pour soi et heureux plutôt que faire semblant« . Je note sa sagesse, lui adresse un sourire et lui envoie mon soutien.

Les cheveux longs tombant sur ses épaules, il me raconte qu’il aime les t-shirts moulants avec des poneys dessinés, au détour d’une réponse pour connaitre les missions de son dernier stage. Arrive la mise en page du CV, où son coeur me lance « du rose s’il vous plait! » juste avant que sa raison ne le fasse hésiter…

« Orange, c’est bien aussi. C’est moins cliché, nan ? »

S’aider et se quitter.

J’ai envie de te parler de Madame D. De lui offrir des lignes entières.

Elle vient dans mon bureau depuis avril 2017, période où je redécouvrais mon métier. Donner la Vie et ré-apprendre les procédures, les prestations, se mettre à la page et s’investir pour quelqu’un d’autre qu’un monstre en couche-culotte… Elle, je l’ai cueilli après un licenciement difficile, une agression et une vie familiale chamboulée. Autant dire qu’on était pas en forme toutes les deux.

J’aimais nos entretiens, sa douceur quand elle parlait, ses silences et sa pochette bien organisée, même si on n’a pas mis grand chose dedans les premiers mois… Quelques fois, on évoquait uniquement le travail, le jour où elle serait à nouveau capable de… Et puis les discussions plus personnelles, imposées par nos cernes et son regard triste. On apprend beaucoup en écoutant les autres. A elle, je lui dois mes connaissances, sommaires, en « phalloplastie » , le jour où elle m’a annoncé que sa fille était devenue son fils... Ce genre de phrase qu’on entend qu’une fois dans une vie de Conseillère !

Je l’ai vu sourire, rire, chercher ses mots pour raconter les autres, pleurer, discrètement ou à chaudes larmes, s’excuser, demander conseil, se dégonfler, s’accrocher, tomber, pardonner, se faire mal, essayer – mais toujours avec cette classe incroyable. C’était sa constante à elle, dans son parcours de montagnes russes. Le miens ? Ce chignon mal dressé sur la tête, incontestable aveux de Maman dépassée…

J’ai toujours cru en elle mais je n’ai jamais su combien de temps ça lui prendrai pour qu’elle y croit, elle aussi. Quand la confiance se brise, on sait le bruit qu’elle fait. Son retour est toujours plus discret, plus lent. Presque imperceptible. Et pourtant, après deux belles années de reconstruction, il semblerait que ce soit devenu palpable.

Ce matin, Madame D. était accompagnée d’un contrat de travail et de sa confiance. Une chaise pour trois dans mon bureau ! Je sentais son enthousiasme au fur et à mesure que je pianotais sur mon clavier : « Vous démarrez votre emploi lundi pour une durée d’un mois ». J’ai revu l’espace d’un instant toutes les marches qu’elle avait grimpé. Et rarement l’escalier m’est apparu si long… J’étais fière, mais tellement fière ! Je crois que ça c’est vu, parce que mes yeux ont brillé un peu, ou beaucoup, comme pour répondre aux siens.

En la quittant, j’ai osé lui confier : « Je ne vous dis pas A bientôt... » Maintenant que sa confiance est revenue, elles vont travailler toutes les deux. Et puis c’était plus facile qu’un Adieu.

Madame D., ton nom figure sur la liste de mes belles réussites. De celles qu’on retient, qui nous accompagne alors même que cet accompagnement a pris fin.

Merci à toi Madame D.

Tournée manège.

Les entretiens s’enchainent et les parcours s’entrechoquent.

Madame M. vient de se faire virer de formation mais arrive tout sourire.

Le jeune D. continue ses confidences. Cette fois, c’est une carte, accrochée au mur, illustrant la dépression, qui l’a inspiré. « On dirait moi. Des fois j’ai des idées noires… »  Ok mon grand, vas-y vide ton sac.

Ça me donne envie de lui présenter W. Lui aussi a eu une scolarité compliquée. Peut être qu’ils s’entendraient bien ? Qu’ils pourraient mélanger leur solitude pour en faire quelque chose de beau ?

Monsieur B. n’a rien foutu en 6 mois. Calme plat, pas de démarches, peu de motivation. Mais il est là, dans mon bureau, à l’heure et à 64 ans… C’est comme avoir un collier d’immunité à Koh Lanta !
Ils sont deux à en avoir. Monsieur L aussi, pour des raisons différentes. Il m’explique à chaque entretien comment son fils décédé 4 ans plus tôt est encore présent partout autour de lui. Soigner son enfant lourdement handicapé et l’enterrer à 20 ans dispense de toute recherche d’emploi… Pas dans les textes. Pas pour ma direction, ni pôle emploi. Mais ma corde sensible lui donne ce droit de prendre le temps qu’il voudra pour, peut être un jour, retravailler.

Et puis la colère de Monsieur E.

On ne voyait qu’elle, à chaque phrase. Je sais gérer des pleurs, des déceptions, partager des grandes joies ou des petites victoires, calmer des doutes ou accueillir la tristesse. Pourtant les entretiens de soupe de colère me déstabilise toujours. Il est parti en claquant la porte. Une partie de moi s’est levée pour le rattraper, l’autre a fait un Fuck en pensant « Bon vent » !

Comme souvent, quelques Kinder Surpise aussi.

Les problèmes de dos de Monsieur K. sont en fait des problèmes psy. Alors on parle de port de charges, de douleurs chroniques sans nommer ses troubles obsessionnels et paranoïaques. Ca a duré un temps, puis il a vu que j’ai vu. Alors ça a dérapé.

Sans le savoir, certains m’ont regonflé à bloc, quand d’autres me vident de toute énergie. Quelques mots, des yeux embués mais plein d’espoir, une envie retrouvée, un contrat renouvelé ou la promesse d’essayer.

Et ce qui devait arriver, arriva.

Le hasard n’a jamais fait partie de ma vie. D’ailleurs, qui y croit encore à ce concept bidon ?

Tu le sais, toi aussi, que tout arrive pour une raison précise ? Même quand tu cherches des réponses dans ton brouillard, sans rien y comprendre sur l’instant. Car tout est en bordel, tu ne sais pas comment défaire les nœuds.

Tire sur le fil. Encore un peu. T’énerves pas. On délie les choses délicatement, sans forcer. Et sans t’en apercevoir, parce que trop concentré, t’as réussi. T’as – vraiment – réussi. Alors tout prend sens. Les réponses que tu cherchais, elle sont là, sous ton nez. Elles ont toujours été là. T’avais peut être besoin de temps ? C’était peut être pas le moment ? T’avais d’autres choses à gérer ? On fait comme on peut, pas vrai ? T’en as bavé, je sais.

Mais ça ira mieux maintenant. On te l’a dit ? Tu le sens, que tout est différent ? Prends 5 minutes, pour fêter ça. Remets toi de tes émotions, laisse les venir. Viens t’asseoir à côté. Regarde le, ce fil rouge, riche de sens et d’évidence. Tu tiens les deux bouts. Souris, écoute ta petite voix. Celle qui chuchote, même si tu l’étouffes quelques fois. Appelle la comme tu veux, donne lui une étiquette ou non, mais fais lui confiance. Elle sait pour toi quand la lumière s’éteint.

Un long chemin plus tard, le destin m’a tapé sur l’épaule. Il m’a filé toutes ses cartes, et surprise…un Joker dedans.

Pôle Sud.

Ce matin je suis arrivée en retard au boulot, encore une fois. J’ai laissé ma fille à son père, qui n’arrivait pas à ouvrir les yeux. Course contre la montre, un dernier  » Réveille toi stp, faut l’emmener chez la nounou !! ».

Ma chipie, assise dans le lit, bien réveillée. Et lui, qui luttait, la paupière à moitié levée, en guise de  » oui, oui, c’est bon… »

J’ai passé la matinée en entretien, à moitié concentrée sur ce que les gens me racontaient. Tant bien que mal j’ai essayé de me rendre disponible mentalement. Et discrètement, quelques coups d’œil sur mon téléphone pour voir si j’avais reçu un message. Pas de message = pas de signe de vie = au lit pour la journée.

A 15h, j’ai eu droit à une petite réponse, brève, sans chichi. Et j’ai pensé  » au moins, ça fait un signe de vie. »

J’ai terminé la journée tant bien que mal. En puisant dans mon énergie pour rassurer des gens que je ne connais pas. « Oui une reconversion, c’est difficile mais ON Y ARRIVE ! ALLEZ COURAGE ! ».

17h30. Il faut rentrer chez soit. Ma moitié a une mine encore plus deconfite que la mienne. Le lit et le canapé sont les seuls endroits fréquentés de sa journée. Rien n’a bougé dans la maison depuis hier.

Ma fille ouvre grand les bras et me saute dessus. Son « Mamaaaan », soulagée, me ravage. Je tiens debout, pour elle. Je n’ai qu’une envie, tout retourner, hurler. Je me contente de faire une pyramide de Lego avec elle, et crier « patatraaa » en cœur quand on fait tout valser délicatement.

A la télé, cette chanson de Disney qui crie combien la vie est belle et joyeuse… Je finis par craquer. A gauche, mon zombi qui n’arrive pas parler. A droite ma fille, qui regarde mes larmes, étonnée :  » Bobo Maman. »

La routine reprend le dessus. C’est l’heure du bain. Son père en profite pour se doucher en même temps, sur mes ordres. Il est droit comme un piquet, ne répond plus de rien. Ma fille le regarde avec un regard que je n’oublierai jamais. Des yeux qui disent  » Papa je ne te reconnais pas… »

Je lui demande si je dois le faire hospitaliser. Pas de réponse à part un  » Pourquoi ? »

Demain j’appellerai le psychiatre, lui dirai qu’il faut un rdv en urgence. Que je veux un diagnostic. Qu’on évoque les troubles bipolaire.

J’ai pris un livre comme chaque soir, pour le rituel du couché. Mais je n’ai fait que tourner les pages. Je n’ai pas réussi à le lire, trop concentrée à ce que ma fille ne se rende pas compte que je pleurais en silence.

Je suis dans une colère noire. Bordel quand ma vie a dérapé ?! L’impression de pouvoir toucher le bonheur du bout des doigts sans y avoir droit. Se plaindre toujours des mêmes choses à son entourage, qui de toute façon ne peut rien comprendre à cette maladie. C’est comme une double peine.

Je coche sur le calendrier, la petite croix qui dessine la courbe. Un peu plus bas encore aujourd’hui. La bonne nouvelle, c’est qu’après une phase basse, vient celle plus agréable. Mais les montagnes russes me font perdre la tête.

Demain est un autre jour.

J’espère un bien meilleur.

« La meilleure thérapie c’est de vivre avec. »

24 ans. Elle est brune, fine, et elle tremble comme une feuille…

Syndrôme parkinsonien. Je ne savais même pas que c’était possible à cet âge ! Elle est assise – en tailleur – sur sa chaise et répond avec la plus grande franchise à mes questions. Elle parle sans filtre, ça me fait sourire… On croirait une enfant qui s’exprime. En même temps, à 24 ans, on a encore un pied dans l’enfance, non ?

Sauf qu’au lieu de passer ses 20 ans à des soirées étudiantes, elle était coincée dans un lit d’hôpital. Accompagnée d’un coma profond comme copain de colloc’.

1 mois sans pouvoir bouger et communiquer avec les autres. Tout en étant consciente de TOUT.

Elle a entendu les médecins dirent que son pronostic vital était engagée, ou qu’elle resterait un légume.

Quand elle me dit cette phrase, elle a un sourire qui lui mange tout le visage. Les bras m’en tombent…

Et les siens tremblent comme des feuilles. Elle essaie de boire, mais le simple fait de tenir sa bouteille d’eau sans en renverser ressemble à un combat.

En 1h d’entretien, je ne l’ai pas entendu se plaindre une seule fois. Ni pour ses études gâchées par la maladie, ni pour son année de rééducation complète, ni pour sa nouvelle vie bien compliquée. Et encore moins pour ses relations familiales horribles. Ou les amis envolés…

Solide comme un roc. Elle n’a pas voulu de thérapie pour digérer tout ça.

Ce mélange de jeune femme robuste et d’ado insousciante m’a touché en plein cœur.

Je me suis grillée une clope. Je suis rentrée du boulot la tête pleine. J’ai regardé ma fille avec des yeux de Maman, qui disent « Mon Dieu que je t’aime tant… »

Et j’ai croisé tout ce que je pouvais. J’ai fait un pacte avec la Vie. Ne touche pas à ce bonheur là…

Chaise musicale.

Il arrive qu’une personne se trompe de côté au moment de s’assoir sur la chaise, lors du premier entretien.

Mon fauteuil à moi est pourtant different, avec un gros manteau jeté dessus. Et puis il y a tout ce bordel. Le pc, les dossiers jaunes, l’agenda, les feuilles éparpillées, les stylos en fin de vie…

Je mets ça sur le dos du stress et je finis par lancer un :  » Ha si vous voulez prendre mon côté du bureau, pas de soucis mais vous me faites ma saisie. » Haha.

J’ADORE être de MON côté. C’est forcément plus confortable d’être celle qui conseille. Mais le jour où j’aurai besoin – ou envie – d’être vraiment en face, sur cette chaise où l’on se confie pour avoir une écoute et une aide professionnelle, dans quel bureau je pourrais me rendre ?

Existe-t-il des conseillers de conseillers? Ca pourrait être assez drôle. Mais tout serait biaisé. Je reconnaîtrais ses petites techniques pour mener un entretien, sa manière d’orienter les questions. Je verrai qu’il a vu, mes failles ou faiblesses en peu de temps, avec ce radar développé avec l’expérience. Je comprendrais ces silences, entre deux échanges. Je lui poserai ces questions entendues des centaines de fois et il répondra avec le même détachement.

Quelque fois je me demande quel sera mon prochain métier. Et c’est chou blanc.